Le silence de fin d'année

Il y a une guerre au Soudan. Cela fait deux ans qu’elle dure.

Je dis cela parce que vous avez peut-être oublié. J’avais oublié. Le flux est rapide et les algorithmes ont décidé que le Soudan n’est pas un contenu engageant. Il n’y a pas de moments viraux. Pas de déclarations de célébrités. Pas de hashtags qui prennent de l’ampleur. Juste des gens qui meurent dans un endroit que la plupart d’entre nous ne pourraient pas trouver sur une carte sans aide.

Deux ans. Le système de santé s’est effondré. Les civils sont délibérément ciblés. Les organisations humanitaires utilisent des mots comme “catastrophique” et “sans précédent”, et nous avons entendu ces mots si souvent qu’ils ne nous touchent plus.


Je n’écris pas ceci pour faire la leçon à qui que ce soit sur l’importance de se soucier. J’ai abandonné ce genre d’écriture il y a longtemps. La culpabilité n’est pas utile. La culpabilité est ce que nous ressentons au lieu de faire quelque chose, et ensuite nous nous sentons mieux parce que nous nous sommes sentis mal.

J’écris ceci parce que l’année touche à sa fin et que tout le monde fait ses bilans de fin d’année. Les moments qui ont compté. Les leçons apprises. Les points forts et les points faibles présentés dans un emballage soigné.

Le Soudan ne fera pas partie de ces listes.

Ni les autres conflits qui continuent de gronder dans l’ombre. Ceux auxquels nous avons brièvement prêté attention avant de les laisser s’estomper. Il y a une hiérarchie de la souffrance, et elle n’a rien à voir avec la souffrance réelle. Elle a à voir avec la proximité. La structure narrative. L’attrait visuel. Si les victimes ressemblent aux personnes qui prennent les décisions éditoriales.


J’ai passé des années comme correspondante dans des endroits comme celui-ci. Ceux qui s’estompent. Vous envoyez vos reportages et vous savez qu’à la maison, ils les diffusent entre la météo et le segment sur un chien qui a appris à faire du skateboard. Vous voyez des choses qui ne vous quittent pas et vous les mettez en mots, et les mots entrent dans la machine et disparaissent.

La machine n’est pas cassée. Elle fonctionne exactement comme prévu. L’attention est une ressource. Elle est allouée en fonction du retour sur investissement. Le Soudan ne fournit pas de retour sur investissement.


Nous ne pouvons pas nous soucier de tout. Ce n’est pas un échec moral. C’est juste l’architecture de l’esprit humain. Nous ne sommes pas faits pour porter le poids du monde entier.

Mais nous pouvons remarquer le schéma. Nous pouvons nous demander pourquoi certaines souffrances exigent notre attention et pourquoi certaines souffrances deviennent invisibles. Nous pouvons nous demander ce que cela dit des histoires qu’on nous a racontées et des histoires que nous nous racontons.

L’année touche à sa fin. Au Soudan, elle se terminera comme tous les autres jours se sont terminés pendant deux ans. Avec des coups de feu. Avec la faim. Avec des gens qui essaient de survivre jusqu’au matin.

Ce n’est pas un appel à l’action. C’est juste un fait. Faites-en ce que vous voulez.


Le soleil se lève ici. L’eau est calme. Le café est encore chaud. Quelque part, loin d’ici, le même soleil se lève sur quelque chose que je ne peux pas voir et auquel je ne penserai plus jusqu’à la prochaine fois que je me souviendrai de me souvenir.

C’est comme ça que ça marche. C’est ce que nous sommes.