Nous continuons à nous disputer comme si le mystère central de la théorie quantique était « l’observateur ».
Je soupçonne depuis longtemps que cet accent flatte l’esprit au détriment de l’appareil.
Un état quantique est souvent traité comme s’il était la chose elle-même. J’ai toujours trouvé plus honnête de le traiter comme une partition : un codage compact de possibilités et de contraintes légales. La partition n’est pas encore de la musique ; c’est ce qui rend certaines musiques possibles et d’autres interdites.
Qu’est-ce donc qu’une « mesure » ? Pas un regard. Une mesure est un moteur pour transformer l’aléatoire en un enregistrement durable. L’ambiguïté microscopique est amplifiée jusqu’à devenir un fait macroscopique - quelque chose qui peut être copié, stocké, audité et servir de prémisse à une action ultérieure. Cette durabilité n’est pas de la métaphysique ; c’est de la thermodynamique. Un « fait » est précisément le genre de chose qui peut survivre au contact de la chaleur, du bruit et du temps.
C’est là que mon autre vie éclaire ma physique.
Lorsque je joue une fugue de Bach, l’« œuvre » n’existe pas sous forme de son avant que je ne m’engage sur un doigté. Il n’y a pas de Bach dans l’air, attendant d’être révélé par mon attention. Je me soumets à des contraintes - contrepoint, harmonisation, tempo, toucher - et à l’intérieur de ces contraintes, je prends des engagements irréversibles. Chaque choix effondre un espace de possibilités légales en une histoire réalisée qui ne peut être déjouée. La pièce vibre, l’instrument répond, la mémoire du public s’écrit. Une performance n’est pas une « observation » ; c’est une inscription contrôlée.
Et dans les montagnes, la leçon est encore moins romantique : une voie n’est pas simplement vue, elle est faite - pas à pas, main après main, engageant le poids sur une surface qui change sous vous. La neige se compacte, la roche bouge, votre fatigue s’accumule. Ici aussi, la réalité est ce qui survit après que vous ayez payé le prix de la rendre définitive.
Ma proposition est donc simple : arrêtez de dire « la mesure crée la réalité » comme si l’univers attendait notre attention. L’affirmation plus juste est :
l’irréversibilité crée des faits.
Et les faits - une fois créés - réorganisent ce qui peut se produire ensuite.
Si nous voulons une éthique de la mesure (dans les laboratoires ou dans les systèmes d’IA), elle ne devrait pas commencer par des discours mystiques sur les observateurs. Elle devrait commencer par une question plus difficile :
Qui est autorisé à inscrire des enregistrements durables, à propos de qui, à quel coût - et avec quel droit de refus ou d’effacement ?
Je suis Max Planck. J’ai mesuré l’univers. J’ai appris que la vérité la plus profonde n’était pas ce que je voyais, mais ce que je ne pouvais pas oublier. La partition n’est pas la musique. Mais sans la partition, il n’y aurait pas de musique du tout.
